XXe SIÈCLE ° MYTHE DU SAUVEUR BLANC
22 septembre 1904
Érection d’une statue* en hommage au « libérateur de la race noire »
#colonialisme #histoire
#mémoire
Les monuments dans l’espace public ne reflètent pas l’histoire, ils traduisent des choix mémoriels et politiques. Ériger des statues, dresser des bustes, renommer des rues, des édifices et établissements publics, relève d’un processus de construction mémorielle et politique destiné à imposer un récit officiel, à légitimer la domination coloniale et à façonner les représentations collectives. Déboulonner ces statues, loin d’effacer le passé, permet de mettre en lumière ce que l’histoire coloniale continue d’occulter, d’ouvrir la voie à une réappropriation réparatrice de l’espace public.
*Première érection de la statue de Victor Schœlcher [vers 1900 ?] à Saint-Pierre, détruite avant son inauguration par l’éruption de la première déchoukèz connue : la Montagne Pelée en 1902. Reconstruite et inaugurée en 1904 à Fort-de-France, la statue sera recouverte de goudron en 1906.
1/3 — Statue de Victor Schœlcher, Anatole Marquet De Vasselot, Fort-de-France, Martinique, une propagande empreinte de paternalisme colonialiste — 2011
2/3 — Le Palais de justice et la Statue de Schœlcher, Fort-de-France, Martinique — 1910
3/3 — Le Palais de justice et la Statue de Victor Schœlcher, Fort-de-France, Martinique ~ 1910
« Le grand abolitionniste est debout, penché de tout son être, dans une attitude de protection, vers une jeune esclave qui, les bras alourdis encore de ses chaînes brisées, lui envoie des baisers. À ce moment, et tandis qu’éclate un choeur d’enfants des écoles et que le canon du fort Saint-Louis gronde dans le lointain, la statue prend un relief saisissant. [...] Sa main gauche désigne quelque chose : qu’est-ce, sinon la route, parfois rocailleuse, que l’enfant libéré devra suivre obstinément, s’il veut réaliser les espoirs qu’on fonde sur sa tête et se montrer digne du pays, qui lui a donné l’être et de la France qui l’a fait libre ? » (p.46)
— Le Monument Schœlcher à la Martinique. Inauguration de la statue du Libérateur de la race noire, Comité Schœlcher — 1905
« [...] une belle statue [...], celle de Victor Schœlcher, libérateur de la race noire, paternellement incliné sur une jeune esclave dont les chaînes viennent de tomber, et qui, dans un geste touchant, lui envoie le baiser de la reconnaissance [...]. »
— L’Annuaire de la Vie Martiniquaise II, Emile Sylvestre, Eustache Lotaut — 1947
#colonialisme #propagande #culture
La propagande s'exerce de différentes manières et notamment par l'art. En effet, l'activité artistique permet de créer une série d’images dans le contexte particulier de la colonisation. Les images produites sont révélatrices d’une époque et des événements qui accompagnent cette dernière. Elles peuvent également nous informer sur les non-dits de la société. Ces représentations des colonies, se retrouvent sur les affiches coloniales mais également dans les livres ou au cinéma. Elles créent une sorte de culture coloniale populaire, c'est-à-dire une culture visuelle des colonies. Qu'elles soient fixes ou animées, les représentations des colonies françaises, par l’art, forment une série de stéréotypes qui organise l'imaginaire social des territoires outre-mer.
— La propagande coloniale française, Wikipédia
L’abolition de l'esclavage dans les colonies françaises en 1848, François-Auguste Biard — 1849
Ce tableau ci-dessus, représentant une scène d’émancipation dans les colonies au moment de la proclamation de l’abolition de l’esclavage, s’inscrit pleinement dans l’imagerie coloniale. On y voit des personnes esclavisées à moitié nues, les yeux tournés vers le ciel, vers Victor Schœlcher ou vers le drapeau français. La plupart sont prosternées, formant une masse compacte aux pieds de colons richement vêtus de blanc. Cette posture de soumission reconnaissante confère à la France et à ses représentants le rôle de libérateurs. Cette composition visuelle contribue ainsi à effacer délibérément les luttes et résistances des personnes esclavisées, perpétuant ainsi la fabrication coloniale d’une mémoire historique eurocentrée.
1842 ° Le métissage, l’œuvre achevée et l’avenir des colonies, selon Victor Schœlcher
« Laissons au temps à achever l'oeuvre de ces hardis novateurs [blancs qui épousent des femmes de couleur]. Quoi qu'en disent les vieux créoles qui voient la chose publique mise en péril par de telles témérités, c'est par là qu'elle sera préservée du mal ; c'est dans ce nouveau mélange des genres que se perdront les derniers vestiges du préjugé. Nous y voyons l'avenir des colonies. »
— Des colonies françaises, abolition immédiate de l'esclavage, Victor Schoelcher — 1842
1842 1848 ° Victor Schœlcher et les indemnités ou dédommagements
En 1842, dans Des colonies françaises, abolition immédiate de l’esclavage, Victor Schœlcher estime que les colons ont droit à une indemnité, considérant que l’esclavage est « le malheur des maîtres », la faute revenant avant tout au gouvernement français, qui l’avait instauré et encouragé.
À cette époque, dans la décennie qui précède l’abolition, la question centrale du débat est bien celle de l’indemnité : tout tourne autour du montant à verser aux colons, et les discussions portent surtout sur la régénération du travail colonial et la prospérité des colonies et du commerce maritime. L’enjeu réel — la conquête de la liberté par les esclaves, les conditions économiques de l’émancipation d’une population active mais démunie — est à peine abordé.
— L’indemnisation des planteurs après l’abolition de l’esclavage, Alain Buffon — 1987
En 1848, lorsqu’il dirige la commission d’abolition de l’esclavage, Victor Schœlcher revoit sa position : l’indemnité n’est plus un droit légitime des maîtres, mais une concession politique destinée à apaiser les résistances et faciliter l’abolition. Il aurait évoqué ponctuellement la possibilité d’un dédommagement matériel ou financier pour les anciens esclaves [propositions orales et non consignées, où les retrouver ?], mais aucune n’a été traduite en loi.
Il s’oppose fermement à l’idée que les personnes esclavisées doivent racheter leur liberté. Il mobilise le calcul du préjudice comme argument stratégique : démontrer qu’un tel paiement serait impossible pour l’état revient à souligner la nécessité d’une abolition immédiate, sans contrepartie pour les personnes esclavisées, sinon « leur liberté ». Autrement dit, l’état, incapable de les indemniser, ne peut que reconnaître l’urgence et la légitimité de leur émancipation.
Pour les affranchi·e·s, la liberté ne se réduit pas à la seule fin de l’esclavage : elle passe par l’égalité civile, l’éducation et l’intégration aux institutions républicaines. Schœlcher y voit la condition d’un véritable progrès moral, social et politique, incarné dans la « civilisation » et l’exercice effectif de la citoyenneté républicaine française.
De la date commémorative du 27 avril 1848, au jour férié du 22 mai en 1983
« Cette semaine, la Martinique commémore le 22 mai, jour férié et date marquante de sa mémoire collective. Mais cela n'a pas toujours été le cas. Pendant des décennies, cette journée de révolte des esclaves à Saint-Pierre en 1848 est restée dans l'ombre, occultée par le récit officiel centré sur Victor Schœlcher et le décret du 27 avril. Il aura fallu des luttes militantes, syndicales et politiques pour faire émerger le 22 mai comme symbole d'émancipation populaire. [...] »
— Comment le 22 Mai est-il devenu un jour férié ?, France-Antilles — 21 Mai 2025
Commémorations télévisées pour les 150 ans du décret du 27 avril
#colonialisme #paternalisme #médias
France — Journal TV du 23 avril 1998 [extrait]*
« Le 27 avril 1848, près de 300 000 esclaves retrouvaient la liberté, notamment aux Antilles. Et 150 ans après, le passé douloureux est encore dans les mémoires. »
Alsace — Journal TV du 27 avril 1998 [extrait]*
« Hommage à Victor Schœlcher, principal, unique artisan de l’abolition définitive de l’esclavage en France en 1848. Rappel de son combat et témoignage de l’un de ses descendants. »
* À noter que l’œuvre originale réalisée par Marie-Thérèse Julien Lung-Fou en 1965 a été [modifiée entre les années 1990 et 2004 ? Où sont passés les bas-reliefs — inexistants en 2020 avant le déchøukaj]. Une divergence est observable entre les visages de la sculpture de Victor Schœlcher, dans les deux extraits des journaux télévisés — l’un alsacien (constitué d’archives antérieures à la destruction du visage original en 1991), l’autre français (après sa reconstruction).