DÉCHØUKAJ 2020
Les quatre statues déchøukées en Martinique en 2020
DÉCHØUKAJ 2020 ° BÉLYA LÉZANSÈT 22 MÉ
« Nous en avons assez, nous Martiniquais·es, d’être entouré·e·s de symboles qui nous insultent. »
Le vendredi 22 mai 2020, en marge des manifestations commémorant l’abolition de l’esclavage en Martinique, deux statues de Victor Schœlcher ont été déchøukées. L’une se trouvait sur la place Légitime-Défense, sur le parvis de l’ancien palais de justice, à Fort‑de‑France — face à la rue Victor Schœlcher, à deux pas de la Bibliothèque Schœlcher ; l’autre se situait à l’entrée du bourg de la commune voisine qui porte son nom. Deux mois plus tard, le dimanche 26 juillet 2020, deux autres statues ont été déchøukées : celle de Joséphine de Beauharnais et celle de Pierre Belain d’Esnambuc — dont la tête a été suspendue aux grilles de la préfecture, après avoir été traînée dans les rues de la ville.
1/5 — Les quatre statues déchøukées en Martinique en 2020
2/5 — Déchoukaj 22 Mé 2020
3/5 — Déchoukaj 22 Mé 2020
4/5 — Déchoukaj 22 Mé 2020
5/5 — Déchoukaj 22 Mé 2020
Le jour du premier double déchøukaj, un communiqué non signé diffusé dans les rues, envoyé aux médias proclame le 22 mai, jour de célébration des existences fondamentales de tous les ancêtres qui se sont battus pour notre liberté, dont celle du Tanbouyé Romain.
22 Mai, la réparation par la réappropriation
« [...] En 1848 à l'Habitation Duchamp, au Prêcheur, le Tanbouyé Romain bat son tambour au mépris de l'interdiction d'en jouer. Il est envoyé en prison, ce qui provoque la colère de milliers d'esclavagisé·e·s qui demandant sa libération. Une libération qu'ils obtiendront et qui déchaînera la colère des béké·e·s. Les habitations sont prises d'assaut, plusieurs béké·e·s sont tué·e·s. Le sang coule tellement que le décret est signé le 22 mai en urgence.
Pourtant, on nous raconte encore que c'est Victor Schœlcher, signataire de l’abolition de l'esclavage française qui est le sauveur du peuple noir Martiniquais. Non, Schœlcher n'est pas notre sauveur. Non, nous ne voulons plus que les habitations continuent d’effacer la mémoire de nos ancêtres au profit de leurs tortionnaires.
Non, nous ne demanderons plus la permission d'être respecté·e·s. [...]
Chers Martiniquais·es, les politien·ne·s en particulier, avant de condamner ces actes par le biais de communiqués de presse honteux, regardez-vous une dernière fois dans le miroir. Vous êtes les complices de cette prise d'otage des corps / des cœurs / des âmes Martiniquais·es. [...]
Si vous avez décidé de mettre l'ile en vente, sachez que l'Histoire n'oubliera pas. [...] »
« [...] En 1848 à l'Habitation Duchamp, au Prêcheur, le Tanbouyé Romain bat son tambour au mépris de l'interdiction d'en jouer. Il est envoyé en prison, ce qui provoque la colère de milliers d'esclavagisé·e·s qui demandant sa libération. Une libération qu'ils obtiendront et qui déchaînera la colère des béké·e·s. Les habitations sont prises d'assaut, plusieurs béké·e·s sont tué·e·s. Le sang coule tellement que le décret est signé le 22 mai en urgence.
Pourtant, on nous raconte encore que c'est Victor Schœlcher, signataire de l’abolition de l'esclavage française qui est le sauveur du peuple noir Martiniquais. Non, Schœlcher n'est pas notre sauveur. Non, nous ne voulons plus que les habitations continuent d’effacer la mémoire de nos ancêtres au profit de leurs tortionnaires.
Non, nous ne demanderons plus la permission d'être respecté·e·s. [...]
Chers Martiniquais·es, les politien·ne·s en particulier, avant de condamner ces actes par le biais de communiqués de presse honteux, regardez-vous une dernière fois dans le miroir. Vous êtes les complices de cette prise d'otage des corps / des cœurs / des âmes Martiniquais·es. [...]
Si vous avez décidé de mettre l'ile en vente, sachez que l'Histoire n'oubliera pas. [...] »
22 mai 1848
Le 22 mai 1848, une foule immense d'esclaves venus des plantations environnantes converge vers Saint-Pierre pour exiger la libération de Romain. L'insurrection éclate : des milliers d'esclaves, hommes et femmes, armés de coutelas, de houes, de bâtons et de torches, envahissent la ville. [...] Plusieurs habitations et entrepôts sont incendiés [...] ; Les autorités coloniales sont rapidement débordées par l'ampleur du soulèvement. [...] On compte plusieurs morts et de nombreux blessés.
Face à l'insurrection généralisée, [...] le gouverneur, le général Claude Rostoland, se voit contraint de céder. Après avoir tenté sans succès de réprimer le mouvement [...], il prend une décision historique. Sans attendre l'arrivée du décret officiel du 27 avril [...], Rostoland proclame l'abolition immédiate de l'esclavage en Martinique le 22 mai 1848 vers 15 heures. Cette proclamation est immédiatement diffusée dans l'île.
Face à l'insurrection généralisée, [...] le gouverneur, le général Claude Rostoland, se voit contraint de céder. Après avoir tenté sans succès de réprimer le mouvement [...], il prend une décision historique. Sans attendre l'arrivée du décret officiel du 27 avril [...], Rostoland proclame l'abolition immédiate de l'esclavage en Martinique le 22 mai 1848 vers 15 heures. Cette proclamation est immédiatement diffusée dans l'île.
Émancipation des nègres. Gendarmes et colons affrontant les esclaves révoltés au Prêcheur en Martinique en mai 1848, lithographie de F. Lesmert — [date à confirmer]
Plusieurs dizaines d'insurgé·e·s et de colons sont tué·e·s, et l'abolition de l'esclavage est décrétée dans la colonie le 22 mai 1848.
21 et 22 mai 2020
Porté·e·s par le Bèlè, des Martiniquais·es se sont recueilli·e·s dans diverses habitations — lieux de crime contre l’humanité, abritant les sépultures de personnes déportées et mises en esclavage — aujourd’hui pour la plupart reconvertis en sites muséaux ou éco-touristiques.
1/4 — Pour honorer en ce jour leurs ancêtres déporté·e·s, esclavisé·e·s, des Martiniquais·es se sont recueilli·e·s dans diverses habitations — 22 mai 2020
2/4 — Pour honorer en ce jour leurs ancêtres déporté·e·s, esclavisé·e·s, des Martiniquais·es se sont recueilli·e·s dans diverses habitations — 22 mai 2020
3/4 — Pour honorer en ce jour leurs ancêtres déporté·e·s, esclavisé·e·s, des Martiniquais·es se sont recueilli·e·s dans diverses habitations — 22 mai 2020
4/4 — Pour honorer en ce jour leurs ancêtres déporté·e·s, esclavisé·e·s, Martiniquais·es se sont recueilli·e·s dans diverses habitations — Nuit du 21 mai 2020
LIEN(S)
Ralé i Ralé i, Eugène Mona — 1989
Tjwé mwen Zansèt paka mò, NIYABJA — 2020
Connaissons-nous notre Histoire en Martinique ?, MAWON TV — 2020
Connaissons-nous notre Histoire en Martinique ?, MAWON TV — 2020
DÉCHØUKAJ 1991
Face à Face, Eugène Mona — 1990
DÉCHØUKAJ 1991 ° GLORYÉ MONA & 1870
Septembre 1991
Statue de Joséphine décapitée, « le libérateur » défiguré et de Gaulle fondu
Dans la nuit du 21 au 22 septembre 1991, à la sortie de la veillée d’Eugène Mona, décédé tragiquement le jour-même, des Martiniquais·es, connu·e·s sous le nom de Yich Telga — « Enfants de Telga » en référence à Louis Telga, figure de l'Insurrection du Sud survenue cent-vingt-et-un ans plus tôt — arrachent le visage et le bras droit de la statue de Victor Schœlcher à l’entrée du bourg de Schœlcher et décapitent « proprement » la statue de Joséphine de Beauharnais sur la savane à Fort-de-France. Neuf jours plus tard, dans la nuit du 29 au 30 septembre 1991, la statue du général de Gaulle, érigée au Morne-Rouge et constituée de résine, fond sous les flammes — quatre mois seulement après son inauguration, le 18 juin 1991.
Quelques coupures de presse ci-dessous « relatent » ces événements, ainsi qu’une archive d‘un média qui restitue vingt ans plus tard, essentiellement par la musique et quelques actualités locales et internationales, ce que vivaient les Martiniquais·es cette année-là — sans jamais mentionner les faits concernant les trois statues. Enfin, une archive d’une émission télévisée française de 1961 permet d’apercevoir brièvement les statues coloniales à Fort-de-France et de saisir le contexte dans lequel ont grandi celles et ceux que les médias qualifieront, trente ans plus tard, de « vandales ».
Statue originale réalisée par Marie-Thérèse Julien Lung-Fou de Victor Schœlcher à Schœlcher, inaugurée en 1965 — et dont le socle, un piédestal composé de bas-reliefs représentant d’ancien·ne·s esclavisé·e·s, sert de marche-pied au « libérateur ». Cette statue (avec le socle) est brièvement visible dans les extrait de journaux télévisés, l’un alsacien, l’un français de 1998. De 1965 à 1998, plusieurs modifications sont observables, du visage à l’emplacement.
1/6 — Première page du quotidien France-Antilles — 24 septembre 1991
2/6 — Article sur la décapitation de Joséphine de Beauharnais, France-Antilles — 24 septembre 1991
3/6 — Photographie illustrant l’article sur la décapitation de Joséphine de Beauharnais, France-Antilles — 24 septembre 1991
4/6 — Réaction de Pierre Petit, France-Antilles — 24 septembre 1991
5/6 — Réponse à M. Pierre Petit à propos du déchoucage de la statue de Schœlcher — 1991
6/6 — Coupure de presse Joséphine décapitée...la mémoire écourtée — 1991
« Un acte de vandalisme qui tient du burlesque, de l’inconscience, sinon de la démence. [...] Des voyous doublés de vandales, [...] un exploit honteux, [...] terroristes de la nouvelle vague. Celle de l’ignorance et de la destruction du patrimoine culturel. »
« des personnes mal intentionnées ont commis des actes de vandalisme [...]. acte malhonnête et portant offense à la mémoire du libérateur. »
« Un acte de vandalisme identique à ceux perpétrés contre les représentations du Libérateur et de l’Impératrice. Y aurait-il un gang des statues ? [...] Mais le conseiller général et régional [et maire du Morne-Rouge, Pierre Petit] n’a pas tardé à trouver une riposte aux vandales : « J’ai commandé [...] une statue deux fois plus grande. Et en bronze ! Voilà ma réponse. Une autre serait d’imiter le Christ en disant : “Pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. »
LIEN(S)
Émission Archivaj N°9 Spécial Année 1991, Toute l’année 1991 depuis la Martinique !, Martinique 1ère — 2011
Émission Voyage sans Passeport en Martinique, INA Voyages — 1961
STATUAIRE COLONIALE
DÉCHØUKAJ DES 4 STATUES COLONIALES DE 1902 À 2020
Des inaugurations aux déchøukaj des quatre statues coloniales en Martinique en 2020
Le terme haïtien déchoukaj réapparu à la fin du régime dictatorial des présidents Duvalier père et fils, vient du français « dessouchage », qui veut dire extraire la souche après l'abattage d'un arbre, faire en sorte qu’il ne repousse pas. Le terme a été repris en Martinique comme l'élimination d'un élément de mémoire, essentiellement des statues renvoyant à la période esclavagiste, dans le cadre d'un processus de dé-commémoration. En lien avec des revendications anticolonialistes notamment, plusieurs statues sont détruites (ou "déboulonnées", soit retirées de leur socle) au début des années 2020.
Ci-dessous sont listées les quatre statues coloniales déchøukées en 2020 en Martinique, les rôles et statuts des figures qu’elles représentaient dans l’espace public, ainsi que les dégradations et modifications constatés depuis leur inauguration et les causes de leurs déchøukaj.
LIEN(S)
1893, Houilles
(1904-2020)
Première érection à Sᵗ-Pierre [vers 1900 ?]
Détruite par l’éruption de 1902
Inaugurée le 22 septembre 1904
Couverte de goudron en 1906
Recouverte du drapeau Martiniquais et main sectionnée la nuit du 21 au 22 septembre 1991 par Yich Telga, à la sortie de la veillée d’Eugène Mona, commémoration de l’Insurrection du Sud.
Déchøukée le 22 mai 2020
Journaliste
Essayiste
Abolitionniste
Colonel d'état-major de la garde nationale
Sous-secrétaire d'état à la marine et aux colonies
Député de Martinique et Guadeloupe
Membre du conseil supérieur des colonies
Franc-maçon
Sénateur inammovible
Statue érigée en hommage au « libérateur de la race noire ».
Colonialiste.
1893, Houilles
(1965-2020)
Voir — Statue originale de Marie-Thérèse Julien Lung-Fou représentant Victor Schœlcher à Schœlcher avant sa [modification ?], Archives Territoriales de Martinique — 1965
Inaugurée en 1965
Visage et bras droit arrachés la nuit du 21 au 22 septembre 1991 par Yich Telga, à la sortie de la veillée d’Eugène Mona, commémoration de l’Insurrection du Sud.
Refigurée [après 1991 ?]
[Modifiée dans les années 1990-2000 ?]
Agrémentée d’une fresque de Victor Anicet en juillet 2004
Redéfigurée [avant ou vers 2007]
Coiffée d’une gerbe de fleurs le 3 mai 2013
Visage arraché et taguée en 2013
Re-refigurée en 2014
Re-redéfigurée [avant 2019]
Éclaboussée de rouge et taguée « Île À Vendre » le 21 mai 2019
Déchøukée le 22 mai 2020
Journaliste
Essayiste
Abolitionniste
Colonel d'état-major de la garde nationale
Sous-secrétaire d'état à la marine et aux colonies
Député de Martinique et Guadeloupe
Membre du conseil supérieur des colonies
Franc-maçon
Sénateur inammovible
Statue érigée en hommage au « libérateur de la race noire ».
Colonialiste.
Marie-Josèphe-Rose de Tascher de La Pagerie
— dite, Joséphine de Beauharnais1763, Trois-Îlets
1814, Ruel-Malmaison
— dite, Joséphine de Beauharnais1763, Trois-Îlets
1814, Ruel-Malmaison
1998
(1859-2020)
Inaugurée le 29 août 1859
Déplacée (ex-centrée) en 1974
Décapitée la nuit du 21 au 22 septembre 1991 par Yich Telga, à la sortie de la veillée d’Eugène Mona, commémoration de l’Insurrection du Sud.
Inscrite en l’état au patrimoine national et classée monument historique le 31 décembre 1992
Recouverte d’un drap noir en 1998
Fouettée pendant 20 minutes en 2012
Arbore un gilet jaune à son bras droit en 2018
Drappée de rouge-vert-noir en janvier 2020
Incendiée le 16 juillet 2020
Déchøukée le 26 juillet 2020
Transformée en potager le 23 décembre 2020
Socle et jardin brûlés le 22 juin 2021
Buste taggué exposé au musée de la Pagerie
Première épouse de l’empereur Napoléon Ier
Impératrice de France
Reine d’Italie
Duchesse de Navarre
Emblême de la domination coloniale et esclavagiste.
Colonialiste.
Aurait joué un rôle dans le rétablissement de l'esclavage par Napoléon Bonaparte en 1802.
Le préfet de la Martinique aurait donné l'ordre de ne pas intervenir pour empêcher la destruction de la statue.
Pierre Belain d’Esnambuc
1893, Sᵗ-Christophe
(1935-2020)
Inaugurée le 24 décembre 1935
Déplacée en 1974
Plaques déchoukées dans les années 1990
Incendiée lors de plusieurs Carnaval, les mercredi des cendres.
Taguée en octobre 2018
Taguée le 11 mai 2019
Taguée « Île à Vendre » le 21 mai 2019
Drappée de rouge-vert-noir en janvier 2020
Taguée le 23 février 2020
Incendiée le 16 juillet 2020
Déchøukée et brûlée le 26 juillet 2020
Tête traînée dans les rues de Fort-de-France puis déposée sur les grilles de la préfecture.
Marin, Flibustier
Colonisateur français
Premier gouverneur général des Antilles françaises
Érigée en 1935 pour commémorer le tricentenaire de la colonisation de la Martinique.*
Colonisateur, génocidaire et esclavagiste français qui a établi la domination française aux Antilles entre 1625 et 1635, en massacrant les populations locales et en y introduisant l’esclavage des Africain·es déporté·es.
Le préfet de la Martinique aurait donné l'ordre de ne pas intervenir pour empêcher la destruction de la statue.
* La Course du Souvenir, créée en 1935 à l'occasion des fêtes du Tricentenaire de la prise de possession en 1635 par Pierre Belain d’Esnambuc), fêtera sa 90ᵉ édition en décembre 2025.