DÉCHØUKAJ

22MÉ(2) 26JIYÉ(2) 2020






WANAKAERA ~ MATININÓ ~ MADININA
MARTINIQUE, COLONIE FRANÇAISE
[ sa ki fèt ] 2020



Mises à jour : Archives Déchøukaj 1991  • La statue originale de Victor Schœlcher à Schœlcher en 1965


Quatre statues déchøukées en Martinique,
le 22 mai 2020 (deux statues de Victor Schœlcher) et le 26 juillet 2020 (la statue de Joséphine de Beauharnais et celle de Pierre Belain d’Esnambuc).



« Le Noir se contentait de remercier le Blanc, et la preuve la plus éclatante en est le nombre impressionnant de statues érigées dans toute la France et les colonies montrant la France blanche caresser les cheveux crépus de ce gentil Noir dont les chaînes venaient d’être brisées. »

— Peau noire, masques blancs
, Frantz Fanon — 1952


5, 6 et 7 novembre 2025 : Procès du déchøukaj des quatre statues coloniales


#déchøukaj  #colonialisme  #justice  #histoire

Les 5, 6 et 7 novembre 2025, s’est tenu au tribunal de Fort-de-France, en Martinique, le procès des onze personnes mises en examen dans l’affaire du déchøukaj des quatre statues coloniales, les 22 mai et 26 juillet 2020. Dans une société encore structurée par les inégalités raciales, sociales et économiques héritées de la colonisation et de l’esclavage, ce déchøukaj constitue un acte de justice, de dignité et de réparation face à la banalisation, voire à l’apologie, d’un crime contre l’humanité dans l’espace public.

Ce procès ne s’est pas déroulé comme une affaire de droit commun : dès les premières audiences, il s’est transformé en une « véritable tribune autour de la mémoire, de la dignité et du rapport à l’histoire coloniale », un cours magistral d’histoire, où les déclarations des prévenu·e·s et les plaidoiries de leurs avocat·e·s ont permis aux personnes présentes — des plus jeunes aux plus ancien·ne·s — d’en apprendre davantage sur l’histoire de la colonisation de Wanakaera, devenue Martinique.

Des premiers signes de vie humaine sur l’île [évoqués par Limyèdifé dans sa déclaration] jusqu’à nos jours, ces fragments de vie partagés ont, le temps du procès, redonné souffle aux récits étouffés par le monolithe de l’histoire coloniale. Les témoignages et vécus retransmis avec conviction et émotion par la défense ont fait ressurgir les mémoires des premiers peuples connus, ainsi que celle des déporté·e·s d’Afrique et d’Asie — que les génocidaires et criminels colonisateurs avaient tenté d’anéantir — réaffirmant ainsi leur présence, leur humanité, leur résistance et leur existence.

Le verdict rendu au tribunal de Fort-de-France le 17 novembre 2025 : 2 personnes reconnues coupable avec dispense de peines, dont Niyabja, et les 9 autres personnes relaxées.
 
Archives du 7 novembre 2025 

Interview Maître Arneton, ATV
Interview Limyèdifé, Relais populaire
Interview Jay Asani et Niyabja, Relais Populaire
Interview Maître Romer, avocate de Mouna, Relais Populaire
Interview Maître Germany, Relais Populaire
Déclaration de Limèdifé lors du procès

Déchoukaj : réflexions historiques et politiques sur le déboulonnement de Victor Schœlcher, Isis Labeau-Caberia •article intégral sur La Griotte Vagabonde — 7 novembre 2025

Déchoukaj, un procès historiqueEn Martinique, détruire une statue pourrait coûter plus cher que d’empoisonner une île, Histoires Crépues — 4 et 7 novembre 2025

Annonce des dates du procès, Jay Asani et Mouna — 5 octobre 2025
Annonce des dates du procès et soutien de Fiona Compton, qui a témoigné lors du procès, le 6 novembre 2025, KnowYourCaribbean — 3 octobre 2025



2020 ° RÉACTIONS




Adresse aux Français [extrait] Discours du président — 14 juin 2020


150 ans en République [extrait] Discours lors du 150ᵉ anniversaire de la république au panthéon — 4 septembre 2020


2022 ° RÉPRESSIONS


« Qui a effacé Quoi ? Qui efface Quoi dans cette Histoire ? »


#déchøukaj  #répression  #justice

Début mai 2022, deux ans après le déchøukaj des quatre statues à l’effigie de colonialistes, la Martinique a été le théâtre d’une vague d’arrestations, dont le déploiement disproportionné des forces de l’ordre a provoqué l’indignation au sein de la population. Dès l’aube, les forces de l’ordre, par dizaines, investissent les rues du nord au sud de l’île pour interpeller les huit personnes suspectées d’y avoir participé en 2020. Sous le regard de leurs proches mis·es en joue par des gendarmes, des Martiniquais·es sont menotté·es et placé·es en garde à vue, certain·es sont déféré·es devant le parquet puis mis·es en examen pour destruction de biens d’utilité publique. Au total, onze Martiniquais·es sont visé·e·s par cette procédure judiciaire. 

Dans le témoignage retranscrit ci-dessous, l’une des personnes inculpées dans l’affaire du déchøukaj de 2020 pose une question fondamentale, suite aux réactions qui affirmaient que ces actes de vandalisme « effacent l’histoire » : qui a effacé quoi, qui efface quoi dans cette histoire ?


QUI (A) EFFACE QUOI ?


Statue de Pierre Belain d’Esnambuc, colonisateur français qui a établi la domination française aux Antilles entre 1625 et 1635, en massacrant les populations locales et en y introduisant l’esclavage des Africain·es déporté·es. Martinique ~ 1970




2019-2020 ° BOYCOTT & BLOCAGES


Le déchøukaj des quatre statues en Martinique en 2020 ne relève pas du mouvement Black Lives Matter


#déchøukaj  #colonialisme  #chlordécone  

Le 25 mai 2020, l’assassinat de George Floyd aux États-Unis déclenche une mobilisation planétaire contre le racisme, les violences polières et les héritages coloniaux, renforçant les actions de déboulonnage des statues liées au colonialisme et à l’esclavage, principalement en Europe et en Amérique du Nord.

Cependant, les déchøukaj de statues menés en 2020 en Martinique ne relèvent pas du mouvement Black Lives Matter. Ils s’inscrivent dans la continuité des appels au boycott et des blocages organisés de fin 2019 à début 2020 chaque samedi, qui dénonçaient l’impunité des responsables de l’empoisonnement massif au chlordécone, pesticide organochloré toxique, cancérogène et perturbateur endocrinien — dont la persistance dans les sols pourrait durer entre 4 000 et 11 000 ans, au lieu des 700 ans précédemment annoncés, et qui contamine plus de 90 % des Guadeloupéen·ne·s et des Martiniquais·es. Ces manifestations, qui (re)constituaient des espaces intergénérationnels de transmission et de luttes anticoloniales et décoloniales — liées à la dépollution des terres, des corps et des esprits, ainsi qu’à la souveraineté alimentaire — ont été violemment réprimées par la police et les forces armées Justice for Keziah, les 7 d’Océanis

L’empoisonnement massif au chlordécone et autres pesticides n'est pas qu'un scandale environnemental, c'est un crime colonial et d’état, qui révèle la continuité de la domination colonialiste et impérialiste sur les terres, les eaux, les corps et les esprits.

Plus d’informations  Le chlordécone en dates, de la découverte à la crise, RAK — 2020





[vidéo] Blocages des supermarchés en Martinique de fin 2019 à début 2020, dénonçant l’impunité des responsables de l’empoisonnement massif au chlordécone [extraits vidéos Mawon TV] — En introduction, une courte vidéo en soutien à Edwin, jeune père de famille, harcelé depuis 2020 par le système judiciaire, accusé de plusieurs incendies entre 2020 et 2021.

Justice for Keziah — Kéziah, tanbouyé Bèlè, violemment tabassé le 16 Juillet 2020 par des policiers lors d'une mobilisation en soutien aux militants placés en garde à vue à l’ancien comissariat de Fort-de-France. Le prochain procès se tiendra le 1er décembre 2025 à Paris.

— Voir Drôle de France sur RAK Story, RAK Le Media — 2020
Kepone - Worker Pesticide Poisonings Allied Chemical , the.black.gaze— 1975
Ghetto Bèlè, 2700 EP de [Noss DJ] Mawongany — 2019





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Les quatre statues déchøukées en Martinique en 2020


22 MÉ 2020 ° BÉLYA LÉZANSÈT


« Nous en avons assez, nous Martiniquais·es, d’être entouré·e·s de symboles qui nous insultent. »


#déchøukaj  #réparation  #réappropriation  

Le vendredi 22 mai 2020, en marge des manifestations commémorant l’abolition de l’esclavage en Martinique, deux statues de Victor Schœlcher ont été déchøukées. L’une se trouvait sur la place Légitime-Défense, sur le parvis de l’ancien palais de justice, à Fort‑de‑France — face à la rue Victor Schœlcher, à deux pas de la Bibliothèque Schœlcher ; l’autre se situait à l’entrée du bourg de la commune voisine qui porte son nom. Deux mois plus tard, le dimanche 26 juillet 2020, deux autres statues ont été déchøukées : celle de Joséphine de Beauharnais et celle de Pierre Belain d’Esnambuc — dont la tête a été suspendue aux grilles de la préfecture, après avoir été traînée dans les rues de la ville.


1/5 — Les quatre statues déchøukées en Martinique en 2020 
2/5 — Déchoukaj 22 Mé 2020
3/5 — Déchoukaj 22 Mé 2020
4/5 — Déchoukaj 22 Mé 2020
5/5 — Déchoukaj 22 Mé 2020


Le jour du premier double déchøukaj, un communiqué non signé diffusé dans les rues, envoyé aux médias proclame le 22 mai,  jour de célébration des existences fondamentales de tous les ancêtres qui se sont battus pour notre liberté, dont celle du Tanbouyé Romain.


22 Mai, la réparation par la réappropriation
« [...] En 1848 à l'Habitation Duchamp, au Prêcheur, le Tanbouyé Romain bat son tambour au mépris de l'interdiction d'en jouer. Il est envoyé en prison, ce qui provoque la colère de milliers d'esclavagisé·e·s qui demandant sa libération. Une libération qu'ils obtiendront et qui déchaînera la colère des béké·e·s. Les habitations sont prises d'assaut, plusieurs béké·e·s sont tué·e·s. Le sang coule tellement que le décret est signé le 22 mai en urgence.

Pourtant, on nous raconte encore que c'est Victor Schœlcher, signataire de l’abolition de l'esclavage française qui est le sauveur du peuple noir Martiniquais. Non, Schœlcher n'est pas notre sauveur. Non, nous ne voulons plus que les habitations continuent d’effacer la mémoire de nos ancêtres au profit de leurs tortionnaires.

Non, nous ne demanderons plus la permission d'être respecté·e·s. [...]

Chers Martiniquais·es, les politien·ne·s en particulier, avant de condamner ces actes par le biais de communiqués de presse honteux, regardez-vous une dernière fois dans le miroir. Vous êtes les complices de cette prise d'otage des corps / des cœurs / des âmes Martiniquais·es. [...]

Si vous avez décidé de mettre l'ile en vente, sachez que l'Histoire n'oubliera pas. [...] »

— Extraits de la lettre diffusée le 22 Mai 2020



@jay_asani et @limyèdifé — 22 mai 2020



22 mai 1848
Le 22 mai 1848, une foule immense d'esclaves venus des plantations environnantes converge vers Saint-Pierre pour exiger la libération de Romain. L'insurrection éclate : des milliers d'esclaves, hommes et femmes, armés de coutelas, de houes, de bâtons et de torches, envahissent la ville. [...] Plusieurs habitations et entrepôts sont incendiés [...] ; Les autorités coloniales sont rapidement débordées par l'ampleur du soulèvement. [...] On compte plusieurs morts et de nombreux blessés.

Face à l'insurrection généralisée, [...] le gouverneur, le général Claude Rostoland, se voit contraint de céder. Après avoir tenté sans succès de réprimer le mouvement [...], il prend une décision historique. Sans attendre l'arrivée du décret officiel du 27 avril [...], Rostoland proclame l'abolition immédiate de l'esclavage en Martinique le 22 mai 1848 vers 15 heures. Cette proclamation est immédiatement diffusée dans l'île.

Abolition de l'esclavage en Martinique, Wikipédia



[source en cours de vérification]
Émancipation des nègres. Gendarmes et colons affrontant les esclaves révoltés au Prêcheur en Martinique en mai 1848
, lithographie de F. Lesmert — [date à confirmer]
Plusieurs dizaines d'insurgé·e·s et de colons sont tué·e·s, et l'abolition de l'esclavage est décrétée dans la colonie le 22 mai 1848.




21 et 22 mai 2020
Porté·e·s par le Bèlè, des Martiniquais·es se sont recueilli·e·s dans diverses habitations — lieux de crime contre l’humanité, abritant les sépultures de personnes déportées et mises en esclavage — aujourd’hui pour la plupart reconvertis en sites muséaux ou éco-touristiques.


1/4 — Pour honorer en ce jour leurs ancêtres déporté·e·s, esclavisé·e·s, des Martiniquais·es se sont recueilli·e·s dans diverses habitations — 22 mai 2020
2/4 — Pour honorer en ce jour leurs ancêtres déporté·e·s, esclavisé·e·s, des Martiniquais·es se sont recueilli·e·s dans diverses habitations — 22 mai 2020
3/4 — Pour honorer en ce jour leurs ancêtres déporté·e·s, esclavisé·e·s, des Martiniquais·es se sont recueilli·e·s dans diverses habitations — 22 mai 2020
4/4 — Pour honorer en ce jour leurs ancêtres déporté·e·s, esclavisé·e·s, Martiniquais·es se sont recueilli·e·s dans diverses habitations — Nuit du 21 mai 2020

LIEN(S)



Ralé i Ralé i, Eugène Mona — 1989



Difé Limanité, NIYABJA — 2020







Comment le 22 Mai est-il devenu un jour férié ?, France-Antilles — 21 Mai 2025

22mé2020sémwen, Liste des personnes responsables du déchøukaj de Schœlcher — 2020

Pétition lancée en 2020 par le MIR Martinique (Mouvement International pour les Réparations)





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Face à Face, Eugène Mona — 1990


SEPTEMBRE 1991 ° DÉCHØUKAJ


Septembre 1991
Statue de Joséphine décapitée, « le libérateur » défiguré et de Gaulle fondu


#déchøukaj  #histoire  #mémoire

Dans la nuit du 21 au 22 septembre 1991, à la sortie de la veillée d’Eugène Mona, décédé tragiquement le jour-même, des Martiniquais·es, connu·e·s sous le nom de Yich Telga — « Enfants de Telga » en référence à Louis Telga, figure de l'Insurrection du Sud survenue cent-vingt-et-un ans plus tôt — arrachent le visage et le bras droit de la statue de Victor Schœlcher à l’entrée du bourg de Schœlcher et décapitent « proprement » la statue de Joséphine de Beauharnais sur la savane à Fort-de-France. Neuf jours plus tard, dans la nuit du 29 au 30 septembre 1991, la statue du général de Gaulle, érigée au Morne-Rouge et constituée de résine, fond sous les flammes — quatre mois seulement après son inauguration, le 18 juin 1991.

Quelques coupures de presse ci-dessous « relatent » ces événements, ainsi qu’une archive d‘un média qui restitue vingt ans plus tard, essentiellement par la musique et quelques actualités locales et internationales, ce que vivaient les Martiniquais·es cette année-là — sans jamais mentionner les faits concernant les trois statues. Enfin, une archive d’une émission télévisée française de 1961 permet d’apercevoir brièvement les statues coloniales à Fort-de-France et de saisir le contexte dans lequel ont grandi celles et ceux que les médias qualifieront, trente ans plus tard, de « vandales ».



Première page du quotidien France-Antilles — Lundi 23 septembre 1991



Statue originale de Victor Schœlcher, à Schœlcher — 1965
Aperçu vidéo de la statue originale, Journal TV alsacien — 1998 Aperçu vidéo de la statue originale, Journal TV français — 1998
Statue originale réalisée par Marie-Thérèse Julien Lung-Fou de Victor Schœlcher à Schœlcher, inaugurée en 1965 — et dont le socle, un piédestal composé de bas-reliefs représentant d’ancien·ne·s esclavisé·e·s, sert de marche-pied au « libérateur ». Cette statue (avec le socle) est brièvement visible dans les extrait de journaux télévisés, l’un alsacien, l’un français de 1998. De 1965 à 1998, plusieurs modifications sont observables, du visage à l’emplacement.



1/6 — Première page du quotidien France-Antilles — 24 septembre 1991
2/6 — Article sur la décapitation de Joséphine de Beauharnais, France-Antilles — 24 septembre 1991
3/6 — Photographie illustrant l’article sur la décapitation de Joséphine de Beauharnais, France-Antilles — 24 septembre 1991
4/6 — Réaction de Pierre Petit, France-Antilles — 24 septembre 1991
5/6 — Réponse à M. Pierre Petit à propos du déchoucage de la statue de Schœlcher — 1991
6/6 — Coupure de presse Joséphine décapitée...la mémoire écourtée — 1991

« Un acte de vandalisme qui tient du burlesque, de l’inconscience, sinon de la démence. [...] Des voyous doublés de vandales, [...] un exploit honteux, [...] terroristes de la nouvelle vague. Celle de l’ignorance et de la destruction du patrimoine culturel. »
— France-Antilles — 24 septembre 1991




« des personnes mal intentionnées ont commis des actes de vandalisme [...]. acte malhonnête et portant offense à la mémoire du libérateur. »
— France-Antilles — 24 Septembre 1991




« Un acte de vandalisme identique à ceux perpétrés contre les représentations du Libérateur et de l’Impératrice. Y aurait-il un gang des statues ? [...] Mais le conseiller général et régional [et maire du Morne-Rouge, Pierre Petit] n’a pas tardé à trouver une riposte aux vandales : « J’ai commandé [...] une statue deux fois plus grande. Et en bronze ! Voilà ma réponse. Une autre serait d’imiter le Christ en disant : “Pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. »
— France-Antilles — 1er octobre 1991
LIEN(S)





Statues : les vandales ont encore frappé, France-Antilles — Octobre 1991



Christophe Colomb, héros ou monstre ? et Les Indiens veulent déboulonner Colomb, France-Antilles — 1991






La statue de Joséphine de Beauharnais refigurée, Bondamanjak — 1991




STATUAIRE COLONIALE



Extrait audio d’une émission télévisée en Martinique rééditée — 2025

2020 ° QUADRUPLE DÉCHØUKAJ


Des inaugurations aux déchøukaj des quatre statues coloniales en Martinique en 2020


#déchøukaj  #colonialisme  #impérialisme

Le terme haïtien déchoukaj réapparu à la fin du régime dictatorial des présidents Duvalier père et fils, vient du français « dessouchage », qui veut dire extraire la souche après l'abattage d'un arbre. Le terme a été repris en Martinique comme l'élimination d'un élément de mémoire, essentiellement des statues renvoyant à la période esclavagiste, dans le cadre d'un processus de dé-commémoration. En lien avec des revendications anticolonialistes notamment, plusieurs statues sont détruites (ou "déboulonnées", soit retirées de leur socle) au début des années 2020.
Wikipédia
Ci-dessous sont listées les quatre statues coloniales déchøukées en 2020 en Martinique, les rôles et statuts des figures qu’elles représentaient dans l’espace public, ainsi que les dégradations et modifications constatés depuis leur inauguration et les causes de leurs déchøukaj.


LIEN(S)



Joséphine de Djo Dézormo, chantant que la statue de Joséphine de Beauharnais devrait être jetée dans l’océan — 1978

Statute de Victor Schœlcher à Schœlcher avant sa [modification], Archives Territoriales de Martinique — 1965

Statue originale de Marie-Thérèse Julien Lung-Fou représentant Victor Schœlcher à Schœlcher avant sa [modification ?], Archives Territoriales de Martinique — 1965

Gravées dans le marbre / Cast in Stones

Recueil de lettres concernant des décisions prises par des conseils municipaux pour ériger des bustes et nommer des rues en honneur à Victor Schœlcher — de 1882 à 1891 [de son vivant]

La Savane — du 17e au 20e siècle

Déchoukaj, Déboulonnage, Décolonisation de l’espace public, Wikipédia






Victor Schœlcher 1804, Paris
1893, Houilles

Statue en marbre
2011 (1904-2020)


Statue
Première érection à Sᵗ-Pierre [vers 1900 ?]
Détruite par l’éruption de 1902
Inaugurée le 22 septembre 1904
Couverte de goudron en 1906
Recouverte du drapeau Martiniquais et main sectionnée la nuit du 21 au 22 septembre 1991 par Yich Telga, à la sortie de la veillée d’Eugène Mona, commémoration de l’Insurrection du Sud.
Déchøukée le 22 mai 2020

Saint-Pierre (~1900-1902)
Fort-de-France (1904-2020)

Statuts / Rôles
Journaliste
Essayiste
Abolitionniste
Colonel d'état-major de la garde nationale
Sous-secrétaire d'état à la marine et aux colonies
Député de Martinique et Guadeloupe
Membre du conseil supérieur des colonies
Franc-maçon
Sénateur inammovible

Originaire d’une famille bourgeoise en Alsace.

Causes du Déchøukaj
Statue érigée en hommage au « libérateur de la race noire ».
Colonialiste.





Victor Schœlcher 1804, Paris
1893, Houilles

Statue en pierre
2007 (1965-2020)



Statue
Inaugurée en 1965

Visage et bras droit arrachés la nuit du 21 au 22 septembre 1991 par Yich Telga, à la sortie de la veillée d’Eugène Mona, commémoration de l’Insurrection du Sud.
Refigurée [après 1991 ?]
[Modifiée dans les années 1990-2000 ?]
Agrémentée d’une fresque de Victor Anicet en juillet 2004
Redéfigurée [avant ou vers 2007]
Coiffée d’une gerbe de fleurs le 3 mai 2013
Visage arraché et taguée en 2013 
Re-refigurée en 2014
Re-redéfigurée [avant 2019]
Éclaboussée de rouge et taguée « Île À Vendre » le 21 mai 2019
Déchøukée le 22 mai 2020

Schœlcher, Martinique

Statuts / Rôles
Journaliste
Essayiste
Abolitionniste
Colonel d'état-major de la garde nationale
Sous-secrétaire d'état à la marine et aux colonies
Député de Martinique et Guadeloupe
Membre du conseil supérieur des colonies
Franc-maçon
Sénateur inammovible

Originaire d’une famille bourgeoise en Alsace.

Causes du Déchøukaj
Statue érigée en hommage au « libérateur de la race noire ».
Colonialiste.





Marie-Josèphe-Rose de Tascher de La Pagerie 
— dite, Joséphine de Beauharnais
1763, Trois-Îlets
1814, Ruel-Malmaison

Statue en marbre
1998 (1859-2020)


Statue
Inaugurée le 29 août 1859
Déplacée (ex-centrée) en 1974 
Décapitée la nuit du 21 au 22 septembre 1991 par Yich Telga, à la sortie de la veillée d’Eugène Mona, commémoration de l’Insurrection du Sud.
Inscrite en l’état au patrimoine national et classée monument historique le 31 décembre 1992
Recouverte d’un drap noir en 1998
Fouettée pendant 20 minutes en 2012
Arbore un gilet jaune à son bras droit en 2018

Drappée de rouge-vert-noir en janvier 2020
Incendiée le 16 juillet 2020
Déchøukée le 26 juillet 2020
Transformée en potager le 23 décembre 2020
Socle et jardin brûlés le 22 juin 2021
Buste taggué exposé au musée de la Pagerie

Fort-de-France, Martinique

Statuts / Rôles
Première épouse de l’empereur Napoléon Ier
Impératrice de France
Reine d’Italie
Duchesse de Navarre

Originaire d’une famille béké aux Trois-Îlets en Martinique.

Causes du Déchøukaj
Emblême de la domination coloniale et esclavagiste.
Colonialiste.
Aurait joué un rôle dans le rétablissement de l'esclavage par Napoléon Bonaparte en 1802. 

Le préfet de la Martinique aurait donné l'ordre de ne pas intervenir pour empêcher la destruction de la statue.





Pierre Belain d’Esnambuc
1585, Allouville
1893, Sᵗ-Christophe

Statue de bronze
2010 (1935-2020)


Statue
Inaugurée le 24 décembre 1935
Déplacée en 1974
Plaques déchoukées dans les années 1990
Incendiée lors de plusieurs Carnaval, les mercredi des cendres.
Taguée en octobre 2018
Taguée le 11 mai 2019
Taguée « Île à Vendre » le 21 mai 2019
Drappée de rouge-vert-noir en janvier 2020
Taguée le 23 février 2020
Incendiée le 16 juillet 2020
Déchøukée et brûlée le 26 juillet 2020
Tête traînée dans les rues de Fort-de-France puis déposée sur les grilles de la préfecture
.

Fort-de-France, Martinique

Statuts / Rôles
Marin, Flibustier
Colonisateur français
Premier gouverneur général des Antilles françaises

Originaire d’une famille de la petite noblesse d’Allouville en Normandie.

Causes du Déchøukaj
Érigée en 1935 pour commémorer le tricentenaire de la colonisation de la Martinique.*
Colonisateur, génocidaire et esclavagiste français qui a établi la domination française aux Antilles entre 1625 et 1635, en massacrant les populations locales et en y introduisant l’esclavage des Africain·es déporté·es.

Le préfet de la Martinique aurait donné l'ordre de ne pas intervenir pour empêcher la destruction de la statue.




* La Course du Souvenir, créée en 1935 à l'occasion des fêtes du Tricentenaire de la prise de possession en 1635 par Pierre Belain d’Esnambuc), fêtera sa 90ᵉ édition en décembre 2025.



1847 ° MARTINIQUE
Un an avant « la réforme » de l’esclavage




Une photographie rare prise en 1847 en Martinique, [de la collection] de Roger Jean Segalat”
issue du livre Trade and Slavery de John Henrik Clarke — 1970



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Statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France, Martinique — 1910

XXe SIÈCLE ° MYTHE DU SAUVEUR BLANC


22 septembre 1904
Érection d’une statue* en hommage au « libérateur de la race noire »


#colonialisme  #histoire  #mémoire

Les monuments dans l’espace public ne reflètent pas l’histoire, ils traduisent des choix mémoriels et politiques. Ériger des statues, dresser des bustes, renommer des rues, des édifices et établissements publics, relève d’un processus de construction mémorielle et politique destiné à imposer un récit officiel, à légitimer la domination coloniale et à façonner les représentations collectives. Déboulonner ces statues, loin d’effacer le passé, permet de mettre en lumière ce que l’histoire coloniale continue d’occulter, d’ouvrir la voie à une réappropriation réparatrice de l’espace public.

*Première érection de la statue de Victor Schœlcher [vers 1900 ?] à Saint-Pierre, détruite avant son inauguration par l’éruption de la première déchoukèz connue : la Montagne Pelée en 1902. Reconstruite et inaugurée en 1904 à Fort-de-France, la statue sera recouverte de goudron en 1906.

1/3 — Statue de Victor Schœlcher, Anatole Marquet De Vasselot, Fort-de-France, Martinique, une propagande empreinte de paternalisme colonialiste — 2011
2/3 — Le Palais de justice et la Statue de Schœlcher, Fort-de-France, Martinique — 1910
3/3 — Le Palais de justice et la Statue de Victor Schœlcher, Fort-de-France, Martinique ~ 1910


« Le grand abolitionniste est debout, penché de tout son être, dans une attitude de protection, vers une jeune esclave qui, les bras alourdis encore de ses chaînes brisées, lui envoie des baisers. À ce moment, et tandis qu’éclate un choeur d’enfants des écoles et que le canon du fort Saint-Louis gronde dans le lointain, la statue prend un relief saisissant. [...] Sa main gauche désigne quelque chose : qu’est-ce, sinon la route, parfois rocailleuse, que l’enfant libéré devra suivre obstinément, s’il veut réaliser les espoirs qu’on fonde sur sa tête et se montrer digne du pays, qui lui a donné l’être et de la France qui l’a fait libre ? » (p.46)

Le Monument Schœlcher à la Martinique. Inauguration de la statue du Libérateur de la race noire, Comité Schœlcher — 1905   

« [...] une belle statue [...], celle de Victor Schœlcher, libérateur de la race noire, paternellement incliné sur une jeune esclave dont les chaînes viennent de tomber, et qui, dans un geste touchant, lui envoie le baiser de la reconnaissance [...]. »

L’Annuaire de la Vie Martiniquaise II, Emile Sylvestre, Eustache Lotaut — 1947



Propagande coloniale par l’art, de 1848 à nos jours


#colonialisme  #propagande  #culture

La propagande s'exerce de différentes manières et notamment par l'art
. En effet, l'activité artistique permet de créer une série d’images dans le contexte particulier de la colonisation. Les images produites sont révélatrices d’une époque et des événements qui accompagnent cette dernière. Elles peuvent également nous informer sur les non-dits de la société. Ces représentations des colonies, se retrouvent sur les affiches coloniales mais également dans les livres ou au cinéma. Elles créent une sorte de culture coloniale populaire, c'est-à-dire une culture visuelle des colonies. Qu'elles soient fixes ou animées, les représentations des colonies françaises, par l’art, forment une série de stéréotypes qui organise l'imaginaire social des territoires outre-mer.
La propagande coloniale française, Wikipédia


L’abolition de l'esclavage dans les colonies françaises en 1848, François-Auguste Biard — 1849


Ce tableau ci-dessus, représentant une scène d’émancipation dans les colonies au moment de la proclamation de l’abolition de l’esclavage, s’inscrit pleinement dans l’imagerie coloniale. On y voit des personnes esclavisées à moitié nues, les yeux tournés vers le ciel, vers Victor Schœlcher ou vers le drapeau français. La plupart sont prosternées, formant une masse compacte aux pieds de colons richement vêtus de blanc. Cette posture de soumission reconnaissante confère à la France et à ses représentants le rôle de libérateurs. Cette composition visuelle contribue ainsi à effacer délibérément les luttes et résistances des personnes esclavisées, perpétuant ainsi la fabrication coloniale d’une mémoire historique eurocentrée.



1842 ° Le métissage, l’œuvre achevée et l’avenir des colonies, selon Victor Schœlcher
« Laissons au temps à achever l'oeuvre de ces hardis novateurs [blancs qui épousent des femmes de couleur]. Quoi qu'en disent les vieux créoles qui voient la chose publique mise en péril par de telles témérités, c'est par là qu'elle sera préservée du mal ; c'est dans ce nouveau mélange des genres que se perdront les derniers vestiges du préjugé. Nous y voyons l'avenir des colonies. »

Des colonies françaises, abolition immédiate de l'esclavage, Victor Schoelcher — 1842


1842 1848 ° Victor Schœlcher et les indemnités ou dédommagements
En 1842, dans Des colonies françaises, abolition immédiate de l’esclavage, Victor Schœlcher estime que les colons ont droit à une indemnité, considérant que l’esclavage est « le malheur des maîtres », la faute revenant avant tout au gouvernement français, qui l’avait instauré et encouragé. 

À cette époque, dans la décennie qui précède l’abolition, la question centrale du débat est bien celle de l’indemnité : tout tourne autour du montant à verser aux colons, et les discussions portent surtout sur la régénération du travail colonial et la prospérité des colonies et du commerce maritime. L’enjeu réel — la conquête de la liberté par les esclaves, les conditions économiques de l’émancipation d’une population active mais démunie — est à peine abordé.

L’indemnisation des planteurs après l’abolition de l’esclavage, Alain Buffon — 1987
En 1848, lorsqu’il dirige la commission d’abolition de l’esclavage, Victor Schœlcher revoit sa position : l’indemnité n’est plus un droit légitime des maîtres, mais une concession politique destinée à apaiser les résistances et faciliter l’abolition. Il aurait évoqué ponctuellement la possibilité d’un dédommagement matériel ou financier pour les anciens esclaves [propositions orales et non consignées, où les retrouver ?], mais aucune n’a été traduite en loi.

Il s’oppose fermement à l’idée que les personnes esclavisées doivent racheter leur liberté. Il mobilise le calcul du préjudice comme argument stratégique : démontrer qu’un tel paiement serait impossible pour l’état revient à souligner la nécessité d’une abolition immédiate, sans contrepartie pour les personnes esclavisées, sinon « leur liberté ». Autrement dit, l’état, incapable de les indemniser, ne peut que reconnaître l’urgence et la légitimité de leur émancipation.

Pour les affranchi·e·s, la liberté ne se réduit pas à la seule fin de l’esclavage : elle passe par l’égalité civile, l’éducation et l’intégration aux institutions républicaines. Schœlcher y voit la condition d’un véritable progrès moral, social et politique, incarné dans la « civilisation » et l’exercice effectif de la citoyenneté républicaine française.



De la date commémorative du 27 avril 1848, au jour férié du 22 mai en 1983
« Cette semaine, la Martinique commémore le 22 mai, jour férié et date marquante de sa mémoire collective. Mais cela n'a pas toujours été le cas. Pendant des décennies, cette journée de révolte des esclaves à Saint-Pierre en 1848 est restée dans l'ombre, occultée par le récit officiel centré sur Victor Schœlcher et le décret du 27 avril. Il aura fallu des luttes militantes, syndicales et politiques pour faire émerger le 22 mai comme symbole d'émancipation populaire. [...] »

Comment le 22 Mai est-il devenu un jour férié ?, France-Antilles — 21 Mai 2025



Commémorations télévisées pour les 150 ans du décret du 27 avril


#colonialisme  #paternalisme  #médias


France — Journal TV du 23 avril 1998 [extrait]*

 « Le 27 avril 1848, près de 300 000 esclaves retrouvaient la liberté, notamment aux Antilles. Et 150 ans après, le passé douloureux est encore dans les mémoires. »


[Extrait journal télévisé français] 150ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage. Reportage en Martinique, INA — 23 avril 1998




Alsace — Journal TV du 27 avril 1998 [extrait]*

« Hommage à Victor Schœlcher, principal, unique artisan de l’abolition définitive de l’esclavage en France en 1848. Rappel de son combat et témoignage de l’un de ses descendants. »


 [Extrait journal télévisé alsacien] Hommage à Victor Schoelcher, l’homme qui a œuvré pour l’abolition de l’esclavage, INA — 27 avril 1998


* À noter que l’œuvre originale réalisée par Marie-Thérèse Julien Lung-Fou en 1965 a été [modifiée entre les années 1990 et 2004 ? Où sont passés les bas-reliefs — inexistants en 2020 avant le déchøukaj]. Une divergence est observable entre les visages de la sculpture de Victor Schœlcher, dans les deux extraits des journaux télévisés — l’un alsacien (constitué d’archives antérieures à la destruction du visage original en 1991), l’autre français (après sa reconstruction).

LIEN(S)



La montagne est verte — (début XXᵉ siècle)

Paroles de « La Montagne est verte, les Schœlchéristes ! », veille chanson de 1848, citées dans Le Monument Schœlcher à la Martinique. Inauguration de la statue du Libérateur de la race noire  — 1905



Sé le 22 Mai, Djo Dezormo — 1976



— Paroles de Sé le 22 Mai, Djo Dezormo — 1976





— Djo Dézormo répond aux critiques après la diffusion de sa chanson Sé le 22 Mai, dénonçant l'imposture et le mythe schœlchériste, 44 ans avant le déchøukaj du 22 mai 2020. — 1976



Comment le 22 Mai est-il devenu un jour férié ?, France-Antilles — 21 Mai 2025

Les travailleurs libres coûtent moins cher que les esclaves, Nicolas Casaux — 2021

La salle Victor Schœlcher à la Préfecture de Martinique — 2017

Victor Schœlcher (1804 - 1893) : Mythes et réalités, UGTG (Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe) — 2011

— [Extrait journal télévisé alsacien] Hommage à Victor Schoelcher, l’homme qui a œuvré pour l’abolition de l’esclavage, INA — 27 avril 1998

— [Extrait journal télévisé français] 150ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage. Reportage en Martinique, INA — 23 avril 1998

L’indemnisation des planteurs après l’abolition de l’esclavage, Alain Buffon — 1987

Des colonies françaises : abolition immédiate de l'esclavage, Victor Schoelcher — 1842

La propagande coloniale française — Wikipédia




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Habitant·e·s de la campagne à Fort-de-France, Martinique ~ env. 1900



1870 ° L’INSURRECTION DU SUD


22 septembre 1870
22 ans après la « réforme » de l’esclavage, éclate l’Insurrection du Sud


#colonialisme  #histoire  #mémoire

Après les insurrections de février et de mai 1848 et l’abolition de la même année, la société martiniquaise reste structurée selon les hiérarchies raciales et économiques héritées de l’esclavage. Les ancien·ne·s esclavisé·e·s et les engagé·e·s* sont contraint·e·s de travailler sous peine de poursuites pour vagabondage. Ils·elles sont maintenu·e·s aux champs ou aux usines, dans la misère, et subissent des conditions de vie extrêmement dures. Les journées sont interminables, les tâches de plus en plus lourdes, et leurs déplacements restreints par des passeports. Ils·elles doivent également payer des impôts élevés et subissent d’autres pratiques abusives, comme le « piquant » ou les salaires versés en « caïdon ». 

L’émancipation proclamée par l’abolition n’a pas mis fin à l’oppression : elle l’a insidieusement transformée. Le travail « libre », loin d’être libérateur, s’est avéré plus rentable pour les propriétaires que l’esclavage. Il a permis de maximiser la production tout en maintenant l’exploitation et la domination des travailleur·euses.

* À noter que la statue de Joséphine de Beauharnais a été érigée en 1859 et que la génération de Martiniquais·es qui s’est soulevée et a lutté pour la justice et la liberté onze ans plus tard, a été témoin de sa construction (du 12 juillet 1856 au 29 août 1859, jour de son inauguration).

1/9 — Marchandes de lait à Fort-de-France, Martinique [carte postale coloniale] — 1907
2/9 — Habitantes de la campagnes à Fort-de-France, Martinique [carte postale coloniale] ~ env. 1900
3/9 — La Rue Victor Hugo, Rivière-Pilote, Martinique [carte postale coloniale] ~env. 1900
4/9 — La Grand’Rue et le morne La Croix, Vauclin, Martinique [carte postale coloniale] ~ env. 1900
5/9 — Place du Marché, Saint-Pierre, Martinique [carte postale coloniale] — 1901
6/9 — Place du Marché, Marin, Martinique [carte postale coloniale] ~ env. 1900
7/9 — Groupe de réfugié·e·s, rue du Pavé à Fort de France, suite à l'éruption de la Montagne Pelée, Martinique [photographie] — 1902
8/9 — Marché en plein air, Rivière Salée, Martinique [carte postale coloniale] ~ env. 1900
9/9 — La Rade de Fort-de-France, Martinique [carte postale coloniale] ~ env. 1900


Ci-dessus, quelques archives visuelles du centre et du nord de la Martinique — entre 1880 et 1900



Début septembre 1870, alors que le traitement raciste et colonial de l’affaire Léopold Lubin-Augier de Maintenon alimentent le feu de l’insurrection à venir, le ministère de la marine et des colonies, dans une circulaire invitant à proclamer la république, ordonne de réprimer énergiquement toute tentative susceptible de troubler le travail colonial. Du Second Empire à la IIIᵉ République, rien ne doit ébranler l’édifice colonial : la priorité demeure la défense du statu quo.

La nouvelle de la proclamation de la IIIᵉ République se répand le 21 septembre 1870. Lubin, condamné à une lourde peine et emprisonné depuis août, n’étant toujours pas libéré, des révoltes éclatent dans le sud de la Martinique. Une vingtaine d’habitations sont incendiées — dont celle de La Mauny à Rivière-Pilote, appartenant au béké Codé, en fuite puis retrouvé et tué par les insurgé·e·s. Durant plusieurs jours, «  l’insurrection « la plus redoutable [...] depuis la révolte de Saint-Domingue » destabilise l’ordre colonial, avant d’être réprimée dans le sang par l’armée. Le bilan est tragique : une centaine d’insurgé·e·s tué·e·s, des centaines d’arrestations puis d’emprisonnements après l’instauration d’un conseil de guerre, 8 condamnations à mort, 5 exécutions par fusillade, environ 90 condamnations au bagne. Celles et ceux qui ont échappé aux troupes coloniales se terrent ou s’enfuient vers Sainte-Lucie ou la Dominique ; dont Louis Telga. La plus grave des accusations sera celle du complot. Pour maintenir l’ordre, la répression s’étend aux familles, brise les communautés, instaure un climat de peur, décourageant ainsi toute velléité de révolte future.


 Lumina Sophie
Parmi les insurgé·e·s — dont Madeleine Clem, Rosalie Soleil, Maria Bouchon, Eugène Lacaille, Louis Telga,... — Lumina Sophie, originaire du Vauclin, âgée d’environ vingt-deux ans et enceinte de deux mois lors de l’Insurrection du Sud, est arrêtée le 26 septembre 1870 et incarcérée au Fort-Desaix. Le 28 avril 1871, elle donne naissance à un fils aussitôt séparé d’elle, qui meurt quelque mois plus tard en prison. Le 8 juin 1871, elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité avec déportation pour avoir incendié plusieurs habitations. Sa peine est alourdie par des accusations relevant moins du droit que du sexisme et du moralisme de l’époque : blasphème, menaces envers les hommes et volonté de les dominer. Déportée au bagne de Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane le 22 décembre 1871, elle accepte en août 1877 d’épouser un autre détenu pour obtenir sa libération, mais meurt deux ans plus tard, le 15 décembre 1879, à l’âge de 31 ans, épuisée par la détention, la malnutrition et la maladie.



1/3 — Extérieur du « bagne des femmes » à Saint-Laurent du Maroni en Guyane [carte postale coloniale] ~ 1908-1910
2/3 — Bagne de Saint-Laurent du Maroni en Guyane — 2017
3/3 — Projet de construction d’ici à 2028 d’une nouvelle prison à Saint-Laurent du Maroni en Guyane © Ministère de la Justice — Mai 2025



Les insurgé·e·s du sud, « misérables, malfaiteurs » selon Victor Schœlcher


#colonialisme  #impérialisme  #racisme




« En réalité, pas de pays où une insurrection soit moins à craindre qu'à la Martinique. Il y a trois ans, quelques malfaiteurs, profitant des désastres de la mère-patrie et favorisés par des circonstances fatales, levèrent l'étendard de la révolte. Leur soulèvement a été comprimé en peu de jours. Il n'a pu dépasser les limites du quartier où il avait éclaté. Toutes les classes de la population ont fourni dos volontaires pour l'y étouffer. Ses chefs, au nombre de huit, ont payé leur crime de la peine capitale. Les malheureux qu'ils avaient égarés expient leur complicité au bagne ou dans les prisons. Ce souvenir apprend aux plus malintentionnés, s'il en existait encore, qu'ils auraient contre eux tout le monde, et au cas où il s'en glisserait parmi les noirs des campagnes, ceux-ci ont assez d'amis pour éclairer les crédules. Les travailleurs créoles ne songent pas le moins du monde à s'insurger et n'ont aucun sujet d'y songer. Ils n'ont aucune raison d'écouter les mauvais conseillers. Ils possèdent le suffrage universel ; ils contribuent, avec leur part de vote, à élire des députés à l'Assemblée nationale, à nommer les municipalités et le conseil général ; ils ont ainsi, dans la légalité, le remède possible à tout mal dont ils jugeraient avoir à se plaindre. » (p.21, p.22)


« Partout les cultivateurs creusent fort tranquillement leurs trous de cannes, nulle part un seul des soi-disant « émissaire du désordre » n’a été saisi et livré à la justice. [...]. Veut-on absolument que quelques misérables, qui seraient si justement appelés « des sauvages », eussent essayé de soulever les campagnes, de les entraîner à d’horribles forfaits. » (p.15)



Victor Schœlcher parle d’un « soulèvement [qui] n’a pu dépasser les limites du quartier où il avait éclaté ». L’Insurrection du Sud, révolte paysanne contre le système colonial, a démarré à Rivière-Pilote puis s’est étendue dans les communes suivantes : Saint-Esprit, Rivière-Salée, Sainte-Luce, puis au Marin, Sainte-Anne et au Vauclin — derniers sites colonisés par les français.



Carte originale citée dans Septembre 1870 : l’Insurrection du Sud de la Martinique, Histoires Révolutionnaires Caribéennes, de Cases Rebelles — Septembre 2015
Carte de la Martinique partagée entre colons et « sauvages », Nicolas Sanson — 1650
102 ans après l’Insurrection du Sud, débute l’empoisonnement massif au chlordécone en Martinique — 2020



« [...] L’insurrection du sud de l’île, en septembre 1870, [...] fut pleine de crimes ; un propriétaire blanc y périt d’une manière horrible, mais il est certain que la masse de la population de couleur, loin d’y prendre aucune part, contribua puissamment à l’écraser. M. Menche de Loisne, gouverneur du temps, dans sa brochure, Insurrection de la Martinique, dit : « Les insurgés étaient des gens sans aveu, plongés dans une ignorance profonde et animés de ces instincts mauvais qu’on retrouve dans les bas-fonds de toute société.....» » (p.14)

Polémique coloniale 1871-1881, (p.14) Victor Schœlcher — 1882
LIEN(S)






Bèlè en lien avec l’Insurrection du Sud de 1870 (audios provenant de vidéos datant de 2011 à 2012).

Les travailleurs libres coûtent moins cher que les esclaves, Nicolas Casaux — 2021

"Victor Schœlcher n'est pas notre sauveur" - Abolition, les œillères de l'histoire officielle, Le Media TV — Juillet 2020

Septembre 1870 : l’Insurrection du Sud de la Martinique, Histoires Révolutionnaires Carïbéennes, Cases Rebelles — 2017

La grande conspiration du pillage, de l'incendie et du meurtre à La Martinique, Victor Schœlcher — 1875

Insurrection de La Martinique : 22 septembre-1er octobre 1870, ex-gouverneur Charles Menche de Loisne — 1871

Circulaire ministérielle du Ministre de la marine et des colonies — 7 septembre 1870

Archives Territoriales de Martinique
The Caribbean Photo Archive
Gallica (BnF)




FIN 2020 ° PLAS KUDMEN-AN


Vestiges transformés
en jardin partagé


#lyannaj  #dékolonizékòw  #anchoukaj

À la place de l’ancien monument à l’effigie de Joséphine de Beauharnais, des légumes-feuilles et légumes-fruits, plantés le 23 décembre 2020, cultivés hors-sol dans un potager partagé, un bac de permaculture en palettes de bois ornées de messages tels que : « Lyannaj », « Dékolonizé kò’w », « Bélya lanati », « Bélya lézansèt ». D’autres messages, « État français raciste » , « Mort au colonialisme » ont été tagués sur les murets voisins.
Le jardin partagé a été incendié le 22 juin 2021.






(re)constitution [en cours]
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